ÉCLATS DE VOYAGES
Skye – Chaos minéral et magie insulaire
Il y a des îles de carte postale, des îles paradisiaques, des îles où l’on vient se dorer au soleil. Et il y a Skye. Une île de brume et de roche, de lumière changeante et de paysages tourmentés. Une île où les montagnes surgissent de la mer, où les formations géologiques défient toute logique, où le ciel joue avec les nuages dans un ballet permanent.
Applecross : la rampe de lancement
Quand on vient du nord, avant d’aborder Skye, il y a une péninsule où l’on peut venir se perdre : Applecross.
A moto, on viendra s’y perdre … intentionnellement. Depuis le village éponyme, une route offre une vue sur l’eau, puis propose une alternative qui délaisse le trait de côte pour bifurquer vers les terres, vers le col de Bealach Na Bà.
Avec des prononciations parfois différentes, il revient immanquablement dans les conversations du secteur une fois qu’on vous sait motard. La route semble monter innocemment, pourtant, les panneaux préviennent qu’on arrive sur une single track, que l’accès n’est pas autorisé aux véhicules lourds, impraticable en conditions neigeuses, interdite aux caravanes.
Les premiers mètres pour peu qu’ils soient faits sous le soleil vous feraient douter. Si la route était plus large, vous seriez déjà en train de regarder derrière vous la vue sur la mer. S’raient pas un peu trop précautionneux les écossais ?
Et puis la route monte. Et les virages arrivent. Les collines herbeuses qui entouraient les murets de pierre bordant la route deviennent moins rondes, plus minérales. Le ruban d’asphalte s’est encore rétréci, juste étalé au bord de l’herbe couchée par le vent, parsemée de cailloux, avec ça et là les arrondis noirs des passing places.
La pente s’accentue, la route est étroite, obligeant à anticiper les croisements, fixer le regard sur ce qui vient en face plutôt que sur le paysage. Un carré de bitume offre une opportunité de pause. D’un côté un univers de végétation rase ornée de pierres, de l’autre une vue sur l’île de Raasay qui fait écran devant Skye.
On reprend la route, et l’horizon apparaît. Les 626 mètres du sommet font sourire les grands cols alpins mais la pente est bien là, quelques lacets dévalent dans une cassure de la montagne, toboggan pour rejoindre le loch Kishorn, qui donne l’impression de changer de monde même si le décor – somptueux si jamais la brume vous le cache – est le même.
Skye, même avec le pont, une île
Pour rejoindre Skye, il existe deux options. La première, la plus directe et la plus usitée, c’est le Skye Bridge. Construit en 1995, il enjambe le Loch Alsh et relie Kyle of Lochalsh à l’île en une courbe gracieuse. Controversé à l’époque à cause du péage (supprimé depuis), il est devenu le symbole de l’accessibilité de Skye. On y roule quelques minutes, et d’un coup on est sur l’île.
Mais il y a une autre manière, moins connue, plus insolite, presque anachronique : le ferry de Glenelg. Un minuscule bac tournant qui fait la navette entre le continent et Kylerhea sur Skye. Le trajet lui-même dure à peine cinq minutes, le ferry ne prend que quelques voitures à la fois. C’est lent, il faut manoeuvrer le tablier qui porte les véhicules, mais c’est unique, et ça rappelle que Skye est une île, qu’il faut franchir l’eau pour y accéder.
Peu importe le moyen choisi, une fois sur l’île, tout change. L’atmosphère se fait différente, plus dense, plus chargée. On est sur Skye, et Skye ne ressemble à rien d’autre.
Sligachan et les Cuillin noirs
Le tour de l’île commence à Sligachan, au pied des Black Cuillin. Ces montagnes ne ressemblent à rien de ce qu’on trouve ailleurs en Écosse. Elles sont noires, déchiquetées, verticales. Faites de gabbro, une roche volcanique sombre qui leur donne cet aspect menaçant, elles se dressent comme des dents de dragon au cœur de l’île.
Les alpinistes viennent ici pour grimper des arêtes exposées, des sommets techniques qui demandent autant d’escalade que de randonnée. Pour nous elles sont un décor, une présence permanente qui rappelle que Skye n’est pas une île douce. Même depuis la route, leur silhouette impose le respect. Elles ne se laissent pas photographier facilement : souvent noyées dans la brume, parfois éclairées d’une lumière rasante qui les fait flamboyer.
Depuis Sligachan, la route file vers le nord-ouest, longeant des lochs, traversant des landes. Le paysage est ouvert, presque nu, avec cette végétation rase typique des Highlands. Quelques moutons paissent çà et là, indifférents au passage des motos.
La côte ouest

Dunvegan se niche sur la côte ouest, autour de son château qui domine le loch du même nom. C’est le plus ancien château habité d’Écosse, siège du clan MacLeod depuis le XIIIe siècle. Dissimulé par la végétation, le château passe presque inaperçu. Ce qui retient l’attention, c’est la côte. Découpée, sauvage, battue par les vents de l’Atlantique. Les routes qui la longent sont étroites, sinueuses, bordées de murets de pierre. Parfois elles s’approchent du bord, offrant des vues plongeantes sur les falaises et la mer. Parfois elles s’enfoncent dans les terres, traversant des vallées verdoyantes où coulent des ruisseaux.
La remontée vers Uig
Depuis Dunvegan, la route remonte vers le nord-est, contournant la péninsule de Waternish. Le paysage reste ouvert, ponctué de lochs et de collines arrondies. On traverse des villages minuscules, quelques maisons éparpillées le long de la route, un pub isolé, une église blanche.
Uig est un petit port coincé au fond d’une baie en forme de fer à cheval. C’est de là que partent les ferries de Calmac (Caledonian Mac Brayne) – la principale compagnie qui relie les îles écossaises – pour les Hébrides extérieures, vers Lewis et Harris. Le village n’a rien de spectaculaire en soi : quelques maisons, un hôtel, une poignée de commerces. Mais il marque une étape, un point de bascule dans le tour de l’île.
Parce que depuis Uig, vous allez traverser la péninsule nord de Skye, Trotternish.
Quiraing : de l’herbe à la roche
Partant de Uig, la route serpente paisiblement entre des collines verdoyantes. Des cailloux, de l’herbe, des filets d’eau, parfois en mini cascade, des moutons. Et puis des voitures arrêtées, des marcheurs au loin, Quiraing surgit devant vous.
C’est un chaos. Un amas de rochers déchiquetés, de pinacles qui jaillissent du sol, de falaises écroulées qui forment des amphithéâtres naturels. La route déroule ses courbes aguicheuses au milieu de ce décor lunaire, traverse un col étroit entre des parois qui semblent prêtes à s’effondrer. Partout, la roche est instable, fracturée, torturée par des millions d’années de glissements de terrain. Quiraing est un paysage vivant, qui continue de bouger, de s’effondrer lentement. La route n’a pas le temps de vieillir suite aux réparations qui succèdent aux glissements. Les randonneurs qui s’aventurent sur les sentiers découvrent des formations avec des noms évocateurs : The Needle, The Prison, The Table. Des rochers isolés, des murs naturels, des plateaux suspendus.
Le vieil homme de la côte est
De Quiraing, la route descend vers la côte est. Plus douce, plus roulante, elle longe le détroit qui sépare Skye du continent. Creag An Fhèilidh, la cascade de Kilt Rock, y plonge directement, depuis la falaise. Sur la gauche, les montagnes de Trotternish continuent de se dresser, mais la vedette c’est le Storr et son célèbre “vieil homme”.
Le Old Man of Storr est un pinacle rocheux de 55 mètres de haut, vestige d’un glissement de terrain ancien. Il se dresse comme une sentinelle au milieu d’un champ de rochers écroulés. Devenu icône photographique de Skye, il attire des hordes de randonneurs qui grimpent le sentier boueux pour l’approcher. Depuis la route, il est parfaitement visible, se découpant contre le ciel. Par temps clair, sa silhouette est nette, presque graphique. Par temps couvert, il se fond dans la brume, apparaît et disparaît au gré des nuages.
La route a désormais quelque chose d’apaisant, elle nous emmène souffler.
Portree : la pause colorée
Portree est la capitale de Skye. Un bien grand mot pour ce bourg de 2 500 habitants coincé au fond d’une baie. Mais c’est le centre névralgique de l’île, le seul endroit qui ressemble à une vraie ville avec ses commerces, ses restaurants, son activité permanente.

Le port est la carte postale de Portree : une rangée de maisons aux façades pastel alignées le long du quai. Rose, jaune, bleu, vert pâle. Ces couleurs vives contrastent avec la gris qui habille parfois le ciel écossais, une touche presque méditerranéenne inattendue.
Après les routes où l’on croise plus de rochers que d’habitants, les paysages sauvages et déchiquetés, Portree offre un moment de douceur. On trouve une place pour s’asseoir en terrasse, on boit un café, on regarde les bateaux dans le port. On se mêle aux touristes, aux locaux, à cette vie normale qui contraste avec l’intensité de ce qu’on vient de traverser.
Avant le retour à la grande île
Que le soleil l’éclaire de ses rayons rasants ou que la brume tamise tout, l’île reste belle. Différemment, mais belle. Encore plus ici qu’ailleurs en Ecosse, Skye n’a pas besoin du beau temps pour révéler sa magie. La brume ajoute du mystère, la pluie fait briller les roches, les nuages créent des jeux d’ombre et de lumière sur les pentes. Les nuages arrivent de l’Atlantique, se fracassent sur les montagnes, déversent leur pluie, repartent. Le soleil perce, illumine un flanc de montagne pendant dix minutes, puis disparaît avant de peut-être revenir.
En traversant à nouveau, vous retournez en Grande-Bretagne. Paradoxe : vous passez d’une île à une autre île, pourtant vous aurez vraiment le sentiment de laisser derrière vous quelque chose d’unique. Cette alchimie particulière entre paysages bruts et magie insulaire, cette émotion des lieux qui valent tous les détours. Et Skye est de ceux-là.
du Mag'