ÉCLATS DE VOYAGES
La Transfăgărașan, légende des Carpates
Une route d’abord stratégique
La Transfăgărășan est une route récente, et elle n’a pas été conçue pour le tourisme.
1968, les étudiants français lancent des pavés, et les troupes soviétiques envahissent Prague, devenue trop libertaire pour le bloc de l’Est. Nicolae Ceaușescu, le dictateur roumain, hanté par l’invasion, décide de créer une route permettant de traverser rapidement les monts Făgărăș en cas d’attaque. Entre 70 et 74, des milliers d’ouvriers et de soldats creusent, dynamitent, terrassent, en un chantier titanesque, 90 kilomètres de route pour les militaires. Finalement c’est une autre bataille qui s’y déroule chaque été, entre ceux qui l’empruntent et les lacets.
Le royaume des ours

On aborde souvent la Transfagarasan par le sud, depuis Curtea de Argeș. La route commence sans esbroufe, quittant presque timidement les plaines de Valachie.
Progressivement, la forêt se resserre, les courbes aussi en devenant virages. Mais la surprise ne viendra pas du tracé.
Avec un peu de chance, ou de malchance suivant votre point de vue, vous n’en croiserez pas qu’un. La Roumanie abrite la plus grande population d’ours bruns d’Europe après la Russie, et beaucoup vivent dans les monts Fagaras. Parfois envahissants dans certaines villes, on essaie de les canaliser. Mais même si on recommande de ne pas le faire, les nombreux touristes de la Transfăgărășan leur donnent à manger, et les plantigrades l’ont bien compris. Au détour d’un virage, une masse brune se détache du goudron. Planté au milieu de la route, en train de manger tranquillement la pomme qu’on lui a jetée. Ou bien au bord, sur le muret, presque comme accoudé au comptoir, en train d’attendre sa commande, livrée par la prochaine voiture.
Croiser un ours à moto, ça reste un moment intense, un mélange d’attendrissement face à la grosse peluche qui ramène en enfance et de crainte face à un animal sauvage. Fascination et adrénaline. Ralentir, s’arrêter à distance, observer. Une fois le premier aperçu, vous ne doublez plus sans réfléchir les voitures qui sont stoppées là “on se demande bien pourquoi”. Maintenant vous savez pourquoi. L’animal, intéressé par la nourriture mais souvent indifférent aux humains, continue son chemin une fois nourri. Ou bien il mange tranquillement, avant de repartir et disparaître dans les sous-bois. Vous redémarrez à votre tour, le cœur battant, conscient que vous venez de vivre l’un des moments les plus intenses du trajet. Pas celui qu’on vient forcément chercher, mais un de ceux qui restent gravés en mémoire.
Vidraru, intermède surréaliste

La route continue vers un barrage, qui forme le lac de Vidraru, une retenue artificielle dédiée à la production d’électricité. Le barrage lui-même impressionne par son immense voûte de béton. Mais ce qui attire l’œil, c’est cette statue improbable qui trône en surplomb : Energia, un Prométhée de bronze de 28 mètres de haut, bras levés vers le ciel et tenant des éclairs. Vu de la route, on dirait plutôt un “Goldorak” géant. Érigé dans la plus pure tradition du réalisme socialiste, aujourd’hui, son côté kitch fait sourire.
La montée : quand la route devient spectacle
Passé Vidraru, les virages s’enchaînent. La route serpente, longe les parois rocheuses en zigzaguant, vous entraînant joyeusement. Plutôt pour soigner votre style que pour pulvériser un chrono. La Transfăgărășan a commencé à vous insuffler cette atmosphère qui lui est propre. Droite, gauche, droite, fluide, limpide, en ciselant la trajectoire, sur l’angle confortable.
De toute façon, au cœur de l’été, vous ne serez probablement pas seuls. Un autre animal peut avoir choisi d’attendre Uber Ours au virage suivant. Et puis, les Roumains aiment cette route, on y vient en famille le week-end, on se gare, de préférence n’importe où, pour faire des photos, alors il faut choisir de venir à l’automne ou composer avec ce ballet parfois chaotique.
Le tunnel et la foire de Bâlea
Vous avez déjà un peu perdu la notion du temps qui s’est écoulé depuis votre départ en enchaînant les virages dans le long faux-plat montant de la vallée. Mais l’environnement qui vous entoure change. Les arbres disparaissent, la pente s’accentue, et le paysage s’ouvre sur les flancs de la montagne. Une épingle vous propose un coup d’œil sur la vallée boisée d’où vous venez alors que votre univers est devenu minéral.
Après un dernier pare-avalanches, faux tunnel ouvert sur les côtés, la montagne vous avale dans un boyau de béton humide et froid creusé sous le sommet. Un peu plus de 880 mètres plus loin, la lumière du jour réapparaît. Et après la beauté sauvage de la montée, on débarque dans une sorte de fête foraine en altitude. Des stands de souvenirs, de baraques à friandises, de restaurants improvisés, des groupes de touristes qui se photographient. Un joyeux capharnaüm visuel et sonore qui détonne avec la majesté des lieux, et contraste avec le tranquille tapis d’eau turquoise du lac Bâlea.
Face nord, la signature
Depuis les parkings de la sortie du tunnel ou vers le lac, on ne voit encore rien de ce qui va suivre. Il faut avancer un peu pour découvrir le serpent de bitume emblématique de la Transfăgărășan. La route envahit la combe qui lui sert de couloir dans une calligraphie d’asphalte, les pleins quand les pneus se couchent avant d’aborder les déliés dans les quelques traits rectilignes. La plaine se montre au loin, avant de replonger dans les conifères qui marquent le retour vers les basses terres. Pour autant, il reste encore des virages, qui distillent lentement l’idée que la fin du spectacle est proche.
La plus belle route du monde ?
Décréter une route la plus belle du monde, ça nécessite d’en définir les critères. La plus sinueuse ? Celle qui traverse les plus beaux paysages ? La plus technique ? Et puis LA plus belle, c’est quelque part une frustration. Parce qu’une seule route est trop limitatif, il nous en faut plus !
Peu importe, la Transfăgărășan mérite d’être parcourue. Pour ses virages, de par sa situation, perdue dans les Carpates, sa rareté car elle n’est praticable que quelques semaines par an. Pour ce qui la rend unique, au-delà des lacets. Son histoire, ses particularités. Mais surtout parce qu’elle sait vous procurer des moments surprenants, kitsch, intenses … un panaché d’émotions. Une route qui offre bien plus qu’un plaisir immédiat : une satisfaction qui grandit avec le temps, qu’on se remémore le sourire aux lèvres.
du Mag'