ÉCLATS DE VOYAGES
Lesotho : l’étape verticale
Grand comme la Belgique et totalement enclavé au cœur de l’Afrique du Sud, mais sculpté dans une autre dimension telle une matière brute faite de basalte et de grès, le Lesotho ne s’étend pas devant vous, il se dresse, tel un défi permanent à la gravité. C’est le seul pays au monde qui se situe entièrement à plus de 1000 mètres d’altitude, de quoi justifier son surnom : le royaume du ciel.
Pour nous motards, cette statistique n’est pas un détail, c’est une promesse : ici, la ligne droite est une anomalie, un accident de parcours que l’on oublie vite au profit d’un horizon barré par une succession de sommets qui grattent le ventre des nuages.
Une histoire puisée dans les roches
L’âme du Lesotho est profondément ancrée dans sa géographie. Son histoire est celle d’une résistance, forgée dans la pierre de ses montagnes. Au XIXe siècle, le chef Moshoeshoe, un leader charismatique et diplomate avisé, a su rassembler différents clans pour former la nation Basotho. Les montagnes ne furent pas des obstacles, mais des remparts pour repousser les assauts des Zoulous et des Boers.
Cette résilience imprègne encore chaque village, chaque sentier. Le Lesotho n’est pas un pays que l’on a conquis de force ; c’est une forteresse naturelle qui a choisi d’exister par elle-même. En demandant la protection britannique, Moshoeshoe a transformé son territoire en protectorat du Basutoland, devenu Lesotho après son indépendance en 1966. Rouler ici, c’est une sensation unique de rouler sur une terre qui a su conserver son identité.
Un royaume où le temps prend son temps
Soyons honnêtes, le Lesotho n’est pas la Riviera française. Il reste l’une des destinations les moins fréquentées d’Afrique australe, et c’est peut-être ça, son luxe ultime. Pas de plages paradisiaques, pas d’avenues d’hôtels cinq étoiles avec piscine à débordement. Oui, il y a une station de ski, Afriski, mais ses deux remontées mécaniques ne provoquent pas d’embouteillages pour l’instant. Le manque d’infrastructures modernes est un fait, mais c’est aussi ce qui préserve son charme. Le goudron progresse, des lodges apparaissent, signe d’un développement timide, mais l’essentiel du pays reste encore un territoire d’aventure pure. Ses paysages, par contre, valent à eux seuls le détour. Ici, la nature n’est pas un décor, elle est le voyage.
La Route de Katse : La Danse du Motard

L’appel de la montagne se fait entendre dès que l’on quitte Leribe et les plateaux du Nord pour mettre le cap sur le barrage de Katse. Progressivement, les rondavels, ces huttes rondes aux toits de chaume si typiques, s’espacent. La route, initialement tracée pour l’énorme chantier du barrage (distant d’une centaine de kilomètres), commence son ascension. Elle s’élève doucement d’abord, puis commence à onduler, à serpenter.
Commence alors la danse des virages. Le rythme s’accélère à mesure que l’on prend de la hauteur. Le paysage devient majestueux, un contraste saisissant entre le vert tendre des versants doux et le gris abrupt de la roche basaltique. Le bitume semble épouser la montagne, se faufilant sur ses flancs comme un ruban noir. À chaque virage, une nouvelle récompense : tantôt une vallée à perte de vue, où les nuages s’accrochent aux crêtes lointaines, tantôt un défilé rocheux, un canyon où la route se glisse humblement. L’altimètre s’affole, atteignant 3090 mètres à Mafika Lisiu. Le panorama au sommet est tout simplement exceptionnel, à couper le souffle.
Après la solitude et le silence de cette ascension grandiose, on retrouve un village, presque incongru à cette altitude. Puis, c’est le bleu profond de la réserve d’eau de Katse qui nous accompagne un moment, avant de la traverser pour replonger vers la montagne. Enfin, le mur de béton du barrage de Katse apparaît, une autre masse grise et verticale, imposante, qui se dresse avec orgueil au milieu des sommets environnants. L’ingénierie humaine face à la puissance de la nature, un spectacle fascinant.
Les maîtres des crêtes
Sur ces routes de haute altitude où l’on se sent souvent seul au monde, on ne l’est jamais vraiment. Au détour d’un lacet, sur une ligne de crête balayée par les courants d’air froid (les courants coulis), une silhouette immobile apparaît : c’est le berger basotho.
La rencontre est toujours pleine de respect mutuel, un échange silencieux entre deux modes de vie qui partagent la même exposition aux éléments. Peu importe qui fait le premier signe de la main, le motard et le berger sont frères face au vent, au soleil brûlant et au froid mordant de l’hiver.
Leurs montures diffèrent radicalement. Nous, nous avons nos machines sophistiquées ; eux, les poneys basotho, rustiques, nerveux, capables de se risquer sur des terrains où nos motos ne tiendraient pas longtemps. Leur équipement aussi est un symbole de cette terre : pas de blouson technique, mais la couverture traditionnelle en laine épaisse, le Basotho blanket, qui les protège du froid. Cette couverture n’est pas qu’un vêtement ; elle tient lieu de tenue de cérémonie et ses motifs colorés racontent l’histoire, le clan et les aspirations de celui qui la porte. Et sur la tête, pas de casque, mais le mokorotlo, ce chapeau de paille conique si caractéristique qu’il orne le drapeau national. C’est une icône, un symbole fort de l’identité Basotho.
De Katse à Thaba-Tseka, la terre du royaume du ciel
Après la démesure du barrage, la route change de nature, et c’est un autre plaisir qui commence. Pour rejoindre Thaba-Tseka, le ruban noir du goudron cède sa place à l’ocre de la piste. Bienvenue sur une gravel road, une de celles qui ne cherchent pas nécessairement à vous piéger, mais qui distillent un parfum d’aventure immédiat.
C’est un intermède nécessaire, une rupture avec le confort du bitume. C’est un rappel que la beauté sauvage des lieux se mérite. Ici, la vitesse de progression n’a plus d’importance. Ce qui compte, c’est l’immersion qui se décuple. On roule en harmonie avec une nature qui n’a pas encore été domestiquée par le goudron. Ces moments gravent nos mémoires de motards avec le sentiment d’être de véritables « pionniers », les rares à s’aventurer sur ces chemins magnifiques et exigeants.
Semonkong : le lieu de la fumée

Plus au sud, Semonkong est une nouvelle étape, un bourg de montagne qui vibre d’une énergie simple et authentique. Ici, pas plus d’occidentalité qu’ailleurs. Les cavaliers et leurs ânes traversent la chaussée avec autant de flegme que d’indifférence à l’égard des engins motorisés.
C’est l’endroit idéal pour découvrir la merveille naturelle de la région. À deux pas du village, la rivière Maletsunyane décide subitement de quitter le plateau. Elle se jette dans un gouffre de 192 mètres de profondeur, à la verticale.
Quand on s’approche du bord de la falaise, le grondement sourd de l’eau vous submerge avant même d’apercevoir la chute. C’est un rideau d’eau blanche qui se fracasse dans un bassin de basalte sombre. Les locaux l’ont appelée Semonkong, « le lieu de la fumée », à cause de la brume perpétuelle qui monte du fond du gouffre, une brume d’où jaillissent régulièrement des arcs-en-ciel, féériques et éphémères.
L’essence du voyage
L’Afrique du Sud est à nouveau au bout de la route, au bout de la descente. Mais c’est trop tôt. On quitte ce petit royaume avec une nostalgie déjà tenace, le temps de comprendre que l’important n’était pas d’arriver à la frontière, mais de rester, un instant encore, suspendu entre ciel et terre. C’était une parenthèse hors du temps, une chance d’emporter avec soi des images d’une terre où la véritable richesse se mesure plus en altitude et en rencontres qu’en PIB.
Si chaque col franchi est un petit trophée personnel, chaque village traversé est une leçon d’humilité. Le luxe, ici, n’est pas ostentatoire. Il est dans les routes qui semblent ne jamais finir, dans les cols où le ciel est à portée de main, dans l’authenticité brute des lieux et des gens. Le Lesotho nous rappelle qu’il n’y a pas de meilleur endroit que la selle de sa moto pour apprécier le monde à sa juste valeur : droit, haut, et profondément humain. C’est l’évasion verticale, et c’est simplement inoubliable.